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Guerre Russie-Ukraine : Les cris de détresse des veuves et parents de jeunes Camerounais enrôlés par la Russie
- Author, Abdou Aziz Diedhiou
- Role, BBC News Afrique
- Author, Jean Charles Biyo'o Ela
- Reporting from, Cameroun
- Published
- Temps de lecture: 6 min
Des dizaines de familles camerounaises ont manifesté mercredi devant l'ambassade de Russie à Yaoundé.
Elles réclament le rapatriement de dépouilles de leurs proches morts au front en Ukraine.
Les manifestants ont également dénoncé les réseaux clandestins pro-russes qui utilisent des promesses de visas étudiants, d'emplois civils bien rémunérés ou de régularisations administratives pour enrôler de jeunes camerounais.
''Ramenez nos Fils et nos Frères''
L'appel à manifester avait été lancé il y a quelques jours par le Collectif ''Ramenez nos Fils et nos Frères''.
Mercredi, devant l'ambassade de Russie sise au quartier Bastos à Yaoundé, des familles camerounaises se sont regroupées pour exprimer leur douleur et leur angoisse en espérant être entendues par les autorités russes à travers leur représentation diplomatique.
Veuves, frères, parents de jeunes camerounais partis combattre en Russie ont tenu à exprimer leur colère, les visages marqués par l'angoisse relative à l'absence de nouvelles de leurs fils, frères et maris, enrôlés par l'armée russe depuis plusieurs mois.
''Cela fait neuf mois jour pour jour que je n'ai pas de nouvelles de mon mari qui a été enrôlé par l'armée russe'' déclare une veuve interrogée par BBC News Afrique.
''Je suis venue crier pour qu'on écoute mes cris, que je puisse avoir des nouvelles. Soit il est mort, soit il est en vie, je veux connaître la vérité pour avoir le cœur net'' dit-elle.
Selon cette épouse, son mari a quitté le Cameroun en février dernier pour la Russie par l'intermédiaire d'un réseau de recrutement.
''Depuis, il n'a donné de ses nouvelles que pendant les premiers mois''. Puis, c'est le silence déplore cette mère de famille qui n'a pas de réponses à ses interrogations.
Ngong Sandjoumbi fait partie de ceux qui ont répondu à l'appel du collectif ''Ramenez nos Fils et nos Frères''.
Ayant appris la mort de son fils, il réclame depuis lors sa dépouille sans succès.
''On m'a dit quand ils étaient en train d'embarquer pour partir, on a bombardé le camion militaire à la base avant qu'ils ne partent. Il y a eu 22 africains qui sont morts. Mon fils était parmi'' déclare Ngong Sandjoumbi.
Agé de 20 ans, le jeune homme aurait rejoint l'armée russe il y a huit mois. "Il m'a appelé et m'a dit : Papa, je vais aller au front. Ne me cherchez pas pendant un mois'' raconte ce père de famille.
Alors que le jeune enrôlé avait promis de recontacter son père après un mois, ce dernier n'a plus reçu de nouvelles avant d'apprendre qu'il a finalement été tué lors d'une frappe ukrainienne sur un camion militaire dans lequel il était avec d'autres soldats.
Sans la dépouille de son fils, Ngong Sandjoumbi est dans l'impossibilité de faire son deuil. ''Je refuse de faire le deuil. Qu'on me ramène mon fils" réclame-t-il.
Membre du collectif, Paul Silver Yede, dit avoir "observé un silence de la part des autorités russes et camerounaises à la fois.
''Nous sommes là pour interpeller les autorités et leur demander de prendre conscience de cette situation qui est en train d'enterrer notre jeunesse et de démanteler ces réseaux clandestins", ajoute M Yede.
''Nous appelons notamment les autorités camerounaises et russes à faire toute la lumière sur les conditions de recrutement de nos compatriotes, à faciliter l'identification des personnes décédées ou portées disparues, à communiquer aux familles les informations disponibles et à prendre les mesures nécessaires pour démanteler les filières clandestines de recrutement'' a-t-il déclaré le collectif dans un communiqué.
''Notre mobilisation n'est dirigée contre aucun peuple ni aucun État. Elle vise exclusivement à défendre la vie, la dignité et les droits de nos compatriotes'' explique Yede.
''Le Cameroun et la Russie entretiennent des relations d'amitié et de coopération. Mais cette amitié ne saurait exclure l'exigence de transparence lorsqu'il s'agit de la vie de nos compatriotes. Notre combat est humanitaire. Nous refusons toute récupération politique de cette cause'', a-t-il précisé.
Les familles dénoncent les conditions opaques de recrutement de jeunes
La mobilisation avait un double objectif selon les organisateurs : obtenir le rapatriement des dépouilles des jeunes camerounais morts en Ukraine, mais aussi, dénoncer les réseaux de recrutement.
Selon les témoignages, des réseaux clandestins bien rodés contactent souvent des jeunes africains et leur font miroiter des offres d'emploi bien rémunérés ou des études en Russie. A cela, s'ajoutent des promesses de ''procédures de visa particulièrement rapides'' selon les familles.
''Nous restons convaincus que le dialogue avec les autorités compétentes, associé à une mobilisation citoyenne pacifique, peut contribuer à apporter des réponses aux familles et à prévenir de nouveaux drames'' estime le collectif.
Amnesty International invite les dirigeants africains à interpeller la Russie
Amnesty international a exhorté les dirigeants des pays africains qui étaient présents au sommet Russie-Afrique ouvert mercredi en Russie à dénoncer le trafic présumé et le recrutement de jeunes Africains vulnérables vers le sol russe et envoyés au front ukrainien.
L'organisation international de défense des droits humains qualifie de ''traite d'êtres humains'' ces recrutements opérés par des réseaux au regard du droit international.
Des chiffres incertains sur le nombre de morts
En février dernier le ministre camerounais des relations extérieures avait rendu public une liste de 16 ressortissants camerounais déclarés morts dans la zone d'opération spéciale militaire selon la terminologie utilisée dans le communiqué.
Les autorités camerounaises ont tenu à préciser publiquement cependant que le Cameroun n'envoie pas de troupes militaires à l'étranger en dehors des mandats et des cadres internationaux légaux, qualifiant ces départs d'engagements purement individuels et contractuels.
Les autorités russes qui ont confirmé de leur côté en avril dernier le décès de 16 ressortissants camerounais présentés comme des ''soldats contractuels'' n'ont jamais reconnu publiquement en revanche recruter des étrangers pour les combats contre l'Ukraine.
Le collectif ''Ramenez nos Fils et nos Frères'' qui s'appuie sur les données publiées par le collectif d'investigation All Eyes On Wagner, estime que le bilan est bien plus lourd.
Quelque 335 Camerounais auraient été recrutés entre 2023 et mi-2025, dont 94 seraient décédés.