Vous visualisez une version texte de ce site web qui utilise moins de données. Voir la version principale du site, avec toutes les images et vidéos.
5 points à retenir de l'entretien du président Diomaye Faye avec les médias sénégalais
- Author, Ousmane Badiane
- Role, BBC Afrique
- Temps de lecture: 9 min
Pendant plus de deux heures, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye s'est prêté, samedi 2 mai 2026, à un exercice plutôt rare : répondre en direct aux questions de trois médias sénégalais dont la RTS, la télévision publique.
Cet entretien très attendu dans un contexte de forte tension sociale et politique, intervient à un moment charnière de son quinquennat.
Deux ans après son élection, le président Diomaye Faye doit gérer une économie fragilisée, une cohabitation délicate avec son premier ministre Ousmane Sonko sous fond de divergence politique et une attente forte de changement malgré une faible marge de manoeuvre budgétaire.
L'exercice médiatique a permis au chef de l'État de dresser un bilan à mi-parcours de son mandat et de clarifier plusieurs lignes de fracture au sein du pouvoir.
Voici les cinq principaux enseignements de ce face à face avec la presse.
Défis économques et relations avec le FMI
Dès les premières minutes de l'interview, le chef de l'État plante le décor : le Sénégal fait face à des marges de manœuvre limitées. La suspension du programme avec le Fonds monétaire international illustre cette tension.
Dans un contexte marqué par une dette sous surveillance et une pression sur les finances publiques, le président Diomaye Faye a défendu la gestion économique de son gouvernement, assurant que « le pays est entre de bonnes mains », malgré la suspension du programme avec le Fonds monétaire international.
«Le pays est entre de bonnes mains Le gouvernement fait montre de compétence et d'ingénierie politique et économique pour apporter des réponses aux préoccupations des populations. C'est une prouesse au vu de l'héritage que nous portons», a déclaré Bassirou Diomaye Faye.
Le président sénégalais a toutefois tenu à préciser qu'il n'existe « pas de rupture » avec le FMI. Les discussions se poursuivent en vue d'un nouveau programme, mais Dakar entend désormais en définir les conditions. « Nous voulons un programme qui suive nos visions », a-t-il insisté.
Selon lui, la suspension actuelle du programme s'explique par un exercice de transparence engagé par les autorités sénégalaises, notamment à travers la publication d'audits des finances publiques. Il a reconnu que ces révélations ont compliqué la validation des comptes par le FMI.
Malgré ce contexte, le gouvernement affirme poursuivre ses efforts pour stabiliser l'économie, en particulier à travers des mesures visant à contenir les prix des denrées de première nécessité.
Mais le président a également alerté sur les risques à venir. La hausse des cours du pétrole, liée aux tensions internationales, pourrait fragiliser davantage l'économie sénégalaise. « Si cette tendance se poursuit, nous serons obligés d'appliquer la vérité des prix », a-t-il prévenu.
S'il affirme que les discussions se poursuivent, il insiste désormais sur une redéfinition des termes de coopération et déclare que le Sénégal souhaite un nouveau programme « aligné sur ses priorités ».
Des "lendemains difficiles"
Le président a commencé par dresser un constat préoccupant : la hausse du prix du pétrole menace l'équilibre budgétaire. « Nous avions basé notre croissance sur un prix du baril fixé à 64,5 dollars. Aujourd'hui il est à 119 dollars », a-t-il expliqué.
La conséquence c'est que le gouvernement pourrait être contraint de réviser les prix à la hausse, malgré les efforts de stabilisation engagés jusque-là.
La flambée des prix du pétrole pourrait contraindre l'État à ajuster les prix à la consommation, mettant à l'épreuve le pouvoir d'achat.
« Si la situation mondiale se poursuit, nous serons obligés d'opérer à une hausse des prix. Mais nous maintenons les baisses des prix des denrées. Si la situation nous amène à effectuer la vérité des prix, nous nous adresserons encore aux Sénégalais pour leur dire la vérité des faits », a-t-il déclaré.
Un discours de vérité économique, qui prépare l'opinion à d'éventuelles mesures impopulaires.
Le président Bassirou Diomaye Faye a défendu la trajectoire économique du Sénégal, évoquant une situation héritée qu'il juge « difficile », tout en mettant en avant des indicateurs qu'il estime encourageants.
Selon lui, le déficit budgétaire a été réduit de près de moitié, passant "d'environ 12 % à près de 6 % en 2025 " signe, d'après l'exécutif, d'un effort de redressement des finances publiques.
Le chef de l'État a également insisté sur le respect des engagements de l'État, notamment le paiement des salaires dans un contexte de tensions budgétaires.
Diomaye Faye a par ailleurs annoncé que l'année 2026 marquera « le retour de l'investissement public » comme moteur de croissance.
Cette orientation vise en particulier à soutenir le secteur du BTP, considéré comme un catalyseur de l'activité économique et de l'emploi. L'exécutif entend ainsi relancer des projets structurants après une période marquée par des contraintes financières.
Le président a également réaffirmé le droit du Sénégal à renégocier certains contrats, tout en assurant vouloir maintenir un cadre stable pour les investisseurs.
Cette double approche vise à concilier souveraineté économique et attractivité du pays auprès des partenaires internationaux.
Ses relations avec Ousmane Sonko et PASTEF
C'est l'un des points les plus scrutés de l'entretien et qui a suscité beaucoup de réactions chez les militants et partisans du Pastef.
Le président Diomaye Faye reconnaît explicitement l'existence de divergences avec son Premier ministre, Ousmane Sonko, notamment sur la ligne politique, la gestion économique et la présidentielle de 2029.
Mais il lui maintient sa confiance. « Tant qu'il est Premier ministre, c'est qu'il bénéficie de ma confiance. Le jour où cette confiance n'existera plus, je nommerai un autre Premier ministre », a-t-il dit, citant la Constitution.
Une formule qui révèle une cohabitation politique interne, marquée par des tensions et une absence de convergence totale de vues sur le plan politique.
« Les divergences se règlent en privé et non sur la place publique», affirme le chef de l'Etat.
Diomaye Faye a en outre dénoncé la tendance à réduire le projet politique à une seule personne et insiste sur une vision du pouvoir moins personnalisée.
« Un projet politique ne doit pas être réduit à une seule figure. Le Sénégal n'a pas besoin de messie, mais d'une masse critique de citoyens », a-t-il insisté, en référence aux débats autour du rôle d'Ousmane Sonko.
Au-delà de la relation personnelle avec Sonko, Diomaye prend ses distances avec une partie de la ligne radicale du PASTEF, parti au pouvoir.
Cette prise de position traduit une volonté de désamorcer les logiques de leadership unique et affirmer son propre rôle présidentiel.
Sur les réformes institutionnelles et le Code électoral visant à réhabiliter Ousmane Sonko en vue de la présidentielle de 2029, le président adopte une posture prudente, voire nuancée. Il reconnaît des réserves sur certaines procédures parlementaires, qu'il dit "ne pas comprendre", tout en rappelant le principe de la séparation des pouvoirs et l'indépendance du pouvoir législatif.
Candidature de Macky Sall à l'ONU
Sur la candidature de l'ancien président Macky Sall au poste de secrétaire général de l'ONU, Diomaye Faye a marqué sa distance. Le président Diomaye affirme ne pas avoir été consulté par son prédecesseur en amont de cette candidature. « Il ne m'en a pas parlé », a t-il martelé.
« L'État sénégalais ne la soutient pas car nous n'avons été ni prévenus, ni associés. » Une déclaration qui illustre sa volonté d'affirmer une diplomatie indépendante.
Diomaye Faye a souligné que, bien que le Sénégal soutienne habituellement les candidatures nationales, cette démarche spécifique ne s'est pas inscrite dans un cadre de concertation classique, justifiant la neutralité.
Plus encore, il évoque des pressions extérieures, notamment de la part d'autres homologues africains pour soutenir cette candidature qu'il a refusé de parrainer.
De son côté, la candidature de Macky Sall, portée par le Burundi, fait face à des oppositions nationales et au sein de l'Union africaine.
Sa position sur la crise sécuritaire au Mali
Lors de son entretien télévisé, le président Bassirou Diomaye Faye a consacré une partie de son intervention à la situation sécuritaire au Mali et dans le Sahel. Ses propos traduisent une volonté d'inscrire le Sénégal dans une dynamique de coopération régionale renforcée.
« Tout ce qui touche le Mali nous concerne directement », a-t-il déclaré d'emblée, soulignant les liens historiques qui cractérisent la relation bilatérale entre Bamako et Dakar.
Pour Bassirou Diomaye Faye, la lutte contre l'insécurité ne peut se faire isolément.
« Nous devons renforcer la coopération avec Bamako par l'échange de renseignements et des patrouilles conjointes », a-t-il déclaré, soulignant l'importance d'une action bilatérale concrète.
Diomaye Faye a insisté sur la nécessité d'une approche collective face à la recrudescence des attaques terroristes dans le Sahel. Il a plaidé pour une coordination accrue entre les pays de la CEDEAO, afin de mutualiser les moyens militaires et logistiques. Cette vision s'inscrit dans la tradition sénégalaise de diplomatie régionale, qui privilégie la concertation et la solidarité.
Au-delà du militaire, Diomaye Faye a évoqué des mesures économiques pour soutenir le Mali, notamment via le port de Dakar. Dans un contexte de sanctions et d'isolement régional, il estime que la stabilité économique du Mali est indissociable de celle du Sénégal et de la sous-région. Cette approche traduit une compréhension élargie des enjeux sécuritaires, où économie et stabilité vont de pair.
« Le terrorisme ne se combat pas seulement avec des armes, mais avec des politiques inclusives et une solidarité régionale », a-t-il affirmé. Pour lui, la solution passe par le développement, la bonne gouvernance et l'inclusion sociale, autant que par la force militaire.