La junte militaire au Niger à l'heure du bilan, trois ans après sa prise du pouvoir

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC Afrique News
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  • Temps de lecture: 12 min

Il y a trois ans, jour pour jour, les militaires s'emparaient du pouvoir au Niger, après plusieurs jours de tension vive entre le président de la République Mohamed Bazoum et le chef de la garde présidentielle. Le 26 juillet 2023, les choses s'accélèrent avant de déboucher sur un coup d'Etat militaire.

Porté au pouvoir par une dizaine d'officiers, le nouvel homme fort du pays promet une transition ''n'excédant pas trois ans'' et un changement de cap dans la lutte contre les groupes armés.

Trois ans après, BBC News Afrique, revient sur cette prise du pouvoir par les militaires et fait le point sur leurs différents engagements.

Rappel des faits

Quelques semaines avant la prise du pouvoir par les militaires, des tensions étaient apparues entre le président nigérien, Mohamed Bazoum et le chef de la garde présidentielle Abdourahamane Tiani.

L'origine des problèmes entre les deux hommes n'est pas clairement précisée.

Mais en juillet 2023, de nombreux observateurs évoquaient une volonté du président de la République de nommer un autre chef à la tête de la garde prétorienne, commandée à l'époque par le général Tiani.

Ce changement n'est pas du goût du Chef de la garde présidentielle qui en dehors de cette question, ne partageait pas les orientations du président Bazoum sur les questions de sécurité qui interpellent le pays selon d'autres analystes.

Toujours est-il que le matin du 26 juillet 2023, le bureau du président écrit sur les réseaux sociaux que ''la garde présidentielle a empêché le président Mohamed Bazoum de quitter son palais''.

A la fin de la journée, ce qui est aperçu comme une brouille, voire une tension entre les deux parties, se transforme en coup d'Etat.

Un groupe d'officiers militaires apparait à la télévision nationale et déclare avoir pris le pouvoir au nom du ''Conseil national pour la sauvegarde la patrie (CNSP)''.

Les putschistes évoquent dans leur déclaration, ''la détérioration continue de la situation sécuritaire'' dans le pays, ainsi qu'une ''gouvernance économique et sociale inadéquate'' comme principales raisons.

Les regards se tournent alors vers le reste de l'armée dont le positionnement sur cette crise, allait faire basculer le rapport de force.

Et contre tout attente, les militaires se rangent du côté de leurs frères d'armes et écartent toute intervention forcée pour remettre au pouvoir le président déchu.

Le coup d'Etat est alors consommé.

Une prise de pouvoir et des promesses

Dans ses premières déclarations publiques, le général Abdourahamane Tiani, nouvel homme fort du pays a assuré que les militaires n'avaient pas l'intention de confisquer le pouvoir entre leurs mains.

"Notre ambition n'est pas de confisquer le pouvoir", a-t-il déclaré lors d'une allocution télévisée le 28 juillet.

S'exprimant sur les motivations qui ont conduit les militaires à prendre le pouvoir, Tiani évoque "la dégradation de la situation sécuritaire" dans le pays, miné par la violence de groupes armés jihadistes.

Il a dénoncé également dans son allocution, "le discours politique du gouvernement'' renversé qui ''niait la dure réalité avec son lot de morts, de déplacés, d'humiliation et de frustration".

Tiani estime que "l'approche sécuritaire prônée par le régime sortant n'a pas permis de sécuriser le pays en dépit de lourds sacrifices consentis par les Nigériens et le soutien appréciable et apprécié de nos partenaires extérieurs."

Au sujet du pouvoir qu'il détient désormais entre ses mains, il dira ceci : ''je réaffirme ici que notre ambition n'est pas de confisquer le pouvoir. Je réaffirme aussi notre disponibilité à tout dialogue pour autant qu'il tienne compte des orientations voulues par le peuple Nigérien fier et résilient''.

Poursuivant son intervention, il indique que ''le CNSP adhère pleinement au principe du libre choix des gouvernants par le peuple'' mais précise cependant, ''pour que le peuple puisse choisir ses dirigeants, il faut un système transparent dans lequel les opposants ne sont pas emprisonnés ou exilés, dans lequel une véritable alternance est possible et dans lequel la société civile peut librement s'exprimer et manifester, sans être inquiétée''.

Conforté par les manifestations de soutien de la rue, alors que l'organisation régionale menace d'intervenir militairement pour remettre le président déchu, le général Tiani appelle toutes les forces vives de la nation à travers un dialogue national inclusif afin de structurer ce soutien.

''L'objectif est de consulter toutes les composantes du peuple nigérien sur les voies les meilleures permettant de poser les fondements d'une nouvelle vie constitutionnelle, sur des piliers profondément ancrés dans nos valeurs traditionnelles et républicaines''.

Dans ce cadre, les forces vives sont conviées à formuler des propositions concrètes visant à ''définir les principes fondamentaux devant régir notre transition, la période de la transition dont la durée ne saurait aller au-delà de 3 ans, les priorités nationales durant la transition, les valeurs fondamentales devant guider la refondation de la République'' dit-il.

Un bilan sécuritaire qui interroge

En prenant le pouvoir en juillet 2023, les militaires nigériens avaient fait de la lutte contre les mouvements terroristes une priorité absolue.

Trois ans après, personne n'est en mesure de dire que le nombre d'attaques jihadistes a diminué.

Une nouvelle attaque meurtrière des groupes armés a visé récemment un détachement militaire nigérien sur l'axe Bankilaré-Téra faisant 16 morts selon un bilan officiel qui évoque également une ''quinzaine d'assaillants neutralisés''.

Les incidents avec les groupes armés sont devenus fréquents comme en témoignent les attaques des endroits stratégiques à l'image de l'aéroport international Diori Hamani de Niamey, attaqué deux fois en janvier et en juin 2026.

Selon les données répertoriées par l'organisation ACLED, entre août 2025 et juillet 2026, 913 incidents ont été répertoriés dans le pays, faisant 2081 morts.

Dans un article publié par le journal L'Evénement Niger, un analyste sécuritaire et politique Garba Abdoul Azizou, indique pour la période de juillet 2023 date à l'arrivée au pouvoir des militaires, à juillet 2025,1480 militaires ont été tués lors d'attaques terroristes, dont 371 rien qu'en 2025, 719 en 2024 et 390 entre août et novembre 2023.

Dans un communiqué publié dimanche, Human Rights Watch (HRW) a indiqué que la situation sécuritaire avait également continué à se détériorer, des groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l'État islamique menant des attaques répétées contre des civils, en particulier dans la région occidentale de Tillabéri.

L'organisation a également accusé ''les forces de sécurité nigériennes d'avoir commis des exactions lors d'opérations de lutte contre l'insurrection, notamment lors d'une frappe militaire par drone en janvier'' qui, selon elle, a tué au moins 17 civils sur un marché bondé de l'ouest du Niger.

« Les partenaires internationaux du Niger doivent se mobiliser à nouveau pour faire face à la répression croissante exercée par la junte au nom de la sécurité », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior pour le Sahel à HRW.

« Ils devraient faire pression sur les autorités pour qu'elles respectent les droits fondamentaux, libèrent les personnes détenues arbitrairement, cessent de s'en prendre aux opposants politiques et aux détracteurs, et tracent une voie crédible vers un retour à un régime civil. »

Une transition sans limite

Alors qu'ils avaient promis une transition n'excédant pas trois ans, les militaires sont désormais confortablement installés au pouvoir à Niamey remettant aux calendes grecques le retour à l'ordre constitutionnel.

Tous les partis politiques du pays sont désormais dissous. De nombreuses ONG et organisations de la société civile, syndicats indépendants ont été suspendus ou interdites d'exercer leurs activités sur toute l'étendue du territoire.

HRW a accusé le gouvernement militaire du Niger de renforcer son emprise sur le pouvoir et de mener ce qu'elle a qualifié d'« atteinte aux droits de l'homme », trois ans après sa prise de pouvoir.

Dans le communiqué publié dimanche, marquant le troisième anniversaire de la prise de pouvoir par l'armée le 26 juillet 2023, HRW a déclaré que la junte avait démantelé les institutions démocratiques, restreint les libertés civiles et affaibli les institutions chargées de demander des comptes aux autorités.

L'organisation a indiqué que les autorités militaires ''ont placé des journalistes en détention en vertu d'une loi très large sur la cybercriminalité, déchu d'opposants politiques de leur nationalité, criminalisé les relations homosexuelles consenties, annoncé le retrait du Niger de la Cour pénale internationale (CPI) et prolongé la transition politique sans fixer de calendrier électoral''.

HRW a également déclaré que le retrait du Niger de la CEDEAO, l'organisation régionale en 2025, suivi de sa décision de quitter la CPI en juin dernier, reflétait ce qu'elle a qualifié ''d'effort visant à réduire la surveillance régionale et internationale''.

Des difficultés économiques réelles

Sur le plan économique, les populations du Niger ont beaucoup souffert des sanctions imposées par la CEDEAO, au lendemain de la prise du pouvoir par les militaires avant leur levée en février 2024.

La situation économique du pays s'est détériorée également à cause de la fermeture de la frontière avec le Bénin depuis l'arrivée au pouvoir des militaires, ce qui continue de perturber les échanges commerciaux entre les deux pays et contribue au renchérissement des prix des denrées de premières nécessités.

Les militaires nigériens accusent le Bénin de chercher à déstabiliser leur pays avec l'appui de la France.

Le chef de la junte nigérienne, Abdourahamane Tiani, a déclaré samedi qu'il existait des "plaies" entre le Niger et son voisin du Bénin qu'il faut d'abord "panser" avant une éventuelle décision de réouverture de leur frontière commune selon l'AFP.

Mais la visite du nouveau président du Bénin, Romuald Wadagni, début juin au Niger, a marqué le dégel des relations très tendues entre les deux pays confrontés à des violences jihadistes récurrentes de groupes liés à Al-Qaïda et à l'État islamique. La venue de M. Wadagni avait également laissé augurer d'une réouverture prochaine de leur frontière.

"Beaucoup d'eau a coulé sous le pont, il y a des traces, il y a des plaies qu'il va falloir panser et correctement soigner avant de prendre la décision irréversible de l'ouverture de la frontière", a déclaré le général Tiani lors d'un long entretien samedi soir à la télévision publique, à l'occasion du troisième anniversaire de son arrivée au pouvoir.

"Les deux parties ont fait preuve de disponibilité, d'engagement mais il y a des préalables" et il revient à lui-même et au président béninois d'y apporter une "réponse", a-t-il affirmé.

La réouverture de la frontière doit, d'après lui, se faire d'une manière à ce qu'"aucun président béninois ou nigérien ne décide un jour de vouloir la (re)fermer selon ses humeurs".

Fin avril, Niamey avait déjà posé des conditions préalables à la réouverture de sa frontière avec le Bénin, lors d'une rencontre à Cotonou entre le ministre nigérien de l'Intérieur, le général Mohamed Toumba, et le comité d'experts en charge du dossier.

Niamey exigeait notamment "la signature d'un accord de défense" et celle "d'un accord de sécurité qui pose le principe intangible de la non-utilisation du territoire de l'un contre l'autre".

Ce que les militaires ont réussi

Malgré un contexte difficile, les militaires ont réussi cependant au plan macroéconomique à maintenir une croissance robuste, atteignant environ 7,4 % du PIB, en 2025, contre 8,3 % du PIB en 2024, selon les données de la Banque africaine de Développement.

''Cette croissance est tirée principalement par les hausses de la production pétrolière et agricole, et du côté de la demande, par les exportations et l'investissement'' a écrit la BAD.

Par ailleurs, les autorités militaires nigériennes ont ''intensifié l'assainissement budgétaire'' ramenant le déficit de 4,3 % du PIB en 2024 à 3,9 % du PIB en 2025, principalement en raison d'une baisse des dépenses courantes.

Si le coup d'Etat militaire a compromis les relations diplomatiques entre le Niger et de nombreux pays de l'Union européenne, depuis 2025, plusieurs États membres de l'UE ont cependant renouvelé leurs accords de coopération, marquant une reprise de la coopération avec le régime des militaires.

Plusieurs nigériens interrogés par BBC News Afrique ont salué quelques progrès réalisés par les militaires voyant ''le départ des forces étrangères comme un point positif'', mais aussi l'approvisonnement du marché local en denrées alimentaires qui s'est beaucoup amélioré.

''Au début du coup d'Etat, les denrées alimentaires coûtaient très chers, mais aujourd'hui Dieu merci, les prix sont acceptables'' a confié un Nigérien interrogé par BBC tandis qu'un autre évoque ''le programme de la grande irrigation qui a fait qu'on trouve des céréales à bon prix sur les grands marchés.''

Tous cependant reconnaissent la ''dégradation de la situation sécuritaire''. ''La menace qui était localisée sur une ou deux régions touche désormais toutes les régions'' ont déploré beaucoup de Nigériens.

Souveraineté et nationalisation des contrats miniers

Engagées dans une politique souverainiste les nouvelles autorités militaires au Niger ont demandé et obtenu le départ des troupes étrangères, françaises et américaines en l'occurrence.

Au plan économique, les militaires ont multiplié les initiatives visant à renforcer la souveraineté économique et la part de l'État dans l'exploitation des richesses naturelles du pays.

En juin 2025, ils ont décidé de nationaliser la SOMAIR (Société des mines de l'air) dont plus de 63 % des actions sont détenues par la société française Orano, l'ex-Areva qui exploite l'uranium au Niger.

La SOMAIR est détenue conjointement par le gouvernement du Niger qui a 36,60 % à travers la Société du patrimoine des mines du Niger (SOPAMIN) et la société française de combustibles nucléaires Orano qui détient 63,40 % des actions.

La nationalisation, selon le gouvernement nigérien, ''va permettre une gestion plus saine et plus durable de la société et par conséquent, la jouissance optimale des richesses issues des ressources minières par les Nigériens''.

Au-delà de l'uranium, les autorités nigériennes ont également brisé en mars 2026 les contrats de trois sociétés exploitant l'or du pays.

Les trois conventions résiliées ont été approuvées entre 2017 et 2020 et concernent la Compagnie des Mines du Niger (COMINI SARL), AFRIOR SA et ECOMINE SA, toutes trois actives dans l'exploitation et l'affinage de l'or dans le pays.

Au plan régional, les militaires ont claqué les portes de la CEDEAO et ont mis en place à leurs homologues du Mali et du Burkina Faso, l'AES ( Alliance des Etats du Sahel) pour renforcer leur souveraineté et mutualisant leurs moyens pour faire face aux groupes armés terroristes.