Analyse : que comprendre de l'alliance entre djihadistes et séparatistes contre le Mali ?

    • Author, Ousmane Badiane
    • Role, Digital Journalist BBC Afrique
  • Temps de lecture: 7 min

Les attaques coordonnées menées ce week-end par le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) et les rebelles touaregs du Front de libération de l'Azawad (FLA) ont semé le chaos et ont mis en lumière la fragilité de la junte face à une insurrection de plus en plus organisée.

Les groupes jihadistes et séparatistes ont frappé simultanément plusieurs villes maliennes, de Bamako à Kidal, révélant un niveau de synchronisation inédit dans le conflit.

Cette alliance entre les deux acteurs constitue un développement majeur dans la crise malienne : longtemps opposés sur les plans idéologique et territorial, ils ont cette fois mis de côté leurs divergences pour cibler un ennemi commun, la junte militaire.

Derrière cette coopération inhabituelle se dessine une recomposition inquiétante du paysage sécuritaire au Sahel, où les lignes de fracture traditionnelles semblent s'effacer au profit de convergences tactiques.

Les événements récents signalent ainsi une mutation plus profonde : l'émergence d'alliances opportunistes capables de bousculer durablement l'équilibre des forces.

Au-delà de leur impact militaire immédiat, ces attaques fragilisent la cohésion interne du pouvoir à Bamako et accentuent les tensions avec ses partenaires extérieurs, notamment la Russie et les autres membres de l'Alliance des États du Sahel, posant la question d'un possible isolement stratégique du régime face à une insurrection désormais plus coordonnée et imprévisible.

Des trajectoires longtemps opposées

Le JNIM est une coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, active dans tout le Sahel. Son objectif est l'instauration d'un ordre islamique transnational. Ses méthodes reposent sur la guérilla, les attentats et la terreur pour affaiblir les États.

Le FLA quant à lui, est un mouvement séparatiste touareg, héritier des rébellions du Nord. Il revendique l'indépendance ou l'autonomie de l'Azawad et s'appuie sur une légitimité communautaire et la mémoire des luttes touarègues.

Historiquement, ces deux acteurs étaient rivaux : le FLA se méfiait de l'agenda transnational du jihadisme, tandis que le JNIM considérait les séparatistes comme des concurrents pour le contrôle territorial.

Leur alliance repose de ce fait sur une complémentarité : le FLA apporte une légitimité locale et une connaissance fine du terrain et des réseaux communautaires alors que le JNIM fournit une puissance de feu, des combattants aguerris et une logistique transnationale.

Malgré des visions idéologiques divergentes, les deux groupes coopèrent pour affaiblir l'État malien et semer le doute au coeur du pouvoir politique et militaire.

Une alliance contre-nature

Le FLA et le JNIM poursuivent des objectifs fondamentalement différents.

Le premier s'inscrit dans une logique indépendantiste, revendiquant la création d'un État autonome dans le nord, l'Azawad. Quand au second, affilié à Al-Qaïda, il cherche à imposer une interprétation rigoriste de la loi islamique à l'échelle du Mali.

Leurs divergences idéologiques ont longtemps nourri rivalités et affrontements, notamment pour le contrôle des territoires dans le nord et le centre du pays. Pourtant, leur rapprochement ponctuel n'est pas inédit.

« L'alliance entre les deux groupes n'est pas véritablement inédite », explique Emmanuel Odilon Koukoubou, docteur en science politique et chercheur principal au Civic Academy for Africa's Future (CiAAF).

Selon le chercheur, le rapprochement actuel entre le Front de libération de l'Azawad (FLA) et des groupes djihadistes rappelle une configuration déjà observée au début des années 2010.

« En 2012-2013, une alliance avait été conclue entre le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) et des groupes terroristes, notamment AQMI et Ansar Dine, pour chasser les forces maliennes du nord du pays », rappelle-t-il.

Cette période avait conduit à l'intervention française avec l'opération Serval. Mais cette alliance s'était rapidement fissurée.

« Le MNLA, qui manquait d'hommes et de moyens, s'était allié aux djihadistes, mais les relations s'étaient vite détériorées. Les terroristes avaient fini par chasser le MNLA », souligne M. Koukoubou.

Le mouvement rebelle s'était ensuite rapproché des forces françaises, contribuant à redessiner les rapports de force, notamment à Kidal.

Pour les observateurs, cette alliance est efficace car elle produit un effet psychologique puissant, renforçant l'impression d'un État assiégé sur plusieurs fronts.

La junte frappée au coeur

Pour l'analyste, l'alliance actuelle repose avant tout sur des intérêts immédiats.

« Le FLA poursuit un objectif d'indépendance du nord du Mali, tandis que les groupes terroristes cherchent à instaurer un califat dans le Sahel. Leurs buts ne sont pas conciliables sur le long terme. »

« Leur coopération actuelle repose sur un ennemi commun : l'État malien », ajoute-t-il.

Mais pour Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center basé à Dakar, la séquence actuelle marque une rupture plus profonde : « L'objectif de l'alliance avec le Front de libération de l'Azawad est clair : attaquer, affaiblir, peut-être même se débarrasser de la junte militaire. »

L'analyste va plus loin, évoquant une situation « sans précédent » :

« C'est le cœur même du pouvoir politique et de la sécurité militaire qui a été visé par les djihadistes. », selon Alioune Tine, par ailleurs ancien expert indépendant des Nations unies au Mali.

La mort de Sadio Camara, ministre de la Défense et figure influente dans l'armée, est décrite par Tine comme « une véritable catastrophe ».

L'absence de communication du président pendant 48 heures a également alimenté les spéculations.

C'est le Premier ministre malien qui a pris la parole hier, rappelant "que la caractéristique principale de l'action terroriste est l'asymétrie. Celle-ci nous oblige à adapter constamment notre dispositif."

Il annonce que le gouvernement a une obligation de tirer les enseignements "des incidents terroristes" du 25 Avril et promet un renforcement des facteurs de succès et la mise en oeuvre des "correctifs nécessaires pour une meilleure sécurisation."

Pour Emmanuel Odilon Koukoubou, la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, dans une attaque ciblée, illustre la vulnérabilité du régime. Les assaillants ont pu atteindre son domicile à Kati sans que les services de renseignement ne s'en doutent.

« L'assassinat du ministre révèle une faille majeure dans le dispositif sécuritaire. Cela montre que la junte est exposée jusque dans ses bastions. C'est un signal inquiétant pour la stabilité du régime », souligne le politologue.

Au-delà de la perte humaine, c'est toute la chaîne de commandement qui apparaît fragilisée selon Alioune Tine. « Sadio Camara est un idéologue, un stratège, un intellectuel du groupe, doté d'une réelle influence dans l'armée. »

Crainte d'un "effet domino" pour la sous-région

La crise intervient dans un contexte diplomatique déjà tendu. Le Mali, en rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, s'appuie notamment sur la Russie et ses alliés au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES).

« Le régime malien est exposé dans sa fragilité. Ses options de soutien extérieur sont limitées. Le risque est celui d'un isolement accru, qui pourrait précipiter son affaiblissement », conclut Emmanuel Odilon Koukoubou.

Pour Alioune Tine, l'enjeu dépasse largement le Mali : « L'effondrement du Mali risque de provoquer un effet domino dans toute la sous-région, comme l'a déjà fait la propagation du phénomène djihadiste. »

« La priorité absolue est désormais d'élaborer rapidement une stratégie régionale : une géopolitique et une défense communes. Car seule une réponse collective peut nous sauver. Cette crise est sécuritaire, démocratique et liée à la gouvernance, et elle est régionale. Sans réponse régionale, il n'y a pas d'issue. »

« Si j'étais aujourd'hui la CEDEAO ou l'AES, je prendrais acte du fait que nos destins sont liés. »

« Les dirigeants auraient dû organiser un sommet extraordinaire sur la sécurité de la sous-région. La priorité des priorités aujourd'hui, c'est la sécurité, et la manière de la bâtir ensemble. »

« Il faut mettre les égo de côté, dépasser les problèmes nationaux, et construire une souveraineté sécuritaire partagée », conclut Alioune Tine.